Proche-Orient

Israël : Roméo et Juliette au Proche-Orient

C’est une histoire d’amour qui finit mal. Celle d’une courte liaison entre Liat, traductrice israélienne, et Hilmi, artiste palestinien. Loin du conflit, dans la bulle new-yorkaise, ils parviennent à s’aimer. Mais en rentrant sur leur terre divisée, ils n’ont d’autre choix que de se séparer pour vivre chacun d’un côté de « la haie » (titre du roman), ce mur infranchissable, elle à Tel Aviv, lui à Ramallah.

L’auteure, Dorit Rabinyan, qui se définit comme « sioniste et fière de l’être », n’avait d’autre intention avec ce livre publié en 2014 que de dépeindre la triste réalité du déchirement entre les deux peuples. Le ministère de l’éducation israélien y a vu une toute autre ambition politique. L’accusant d’encourager « l’assimilation » – comprenez les mariages entre juifs et arabes – il l’a banni des programmes scolaires du lycée. « Le système éducatif n’a pas à promouvoir des valeurs qui contredisent les valeurs du pays » a martelé le ministre Naftali Bennet, chef du parti nationaliste et religieux Foyer Juif.

Plutôt rares, les relations mixtes sont mal vues des deux côtés du mur. A Jérusalem et dans plusieurs villes israéliennes, l’organisation extrémiste Lehava (« la flamme »), du nationaliste et religieux Benzi Gopstein, a même été jusqu’à organiser des patrouilles les soirs de week-end pour empêcher la formation de couples juifs-arabes.  Le « mélange » fait horreur aux militants bénévoles, qui y voient une « extermination du peuple juif » (cf l’Effet Papillon « Israël : le mariage qui rend fou les extrémistes : https://www.youtube.com/watch?v=niILYZ4f21k).

Dans le même temps, les tentatives artistiques israéliennes pour briser le tabou des relations amoureuses entre juifs et arabes se multiplient. C’était le cas du film « Would you have sex with an arab ?  » de Yolande Zauberman, en 2012.Plus récemment, la version israélienne du magazine Time Out a publié sur son site internet une vidéo de six couples mixtes gays et hétéros qui s’embrassent sur la bouche.

Le monde de la culture israélien est monté au créneau pour défendre ce Roméo et Juliette proche-oriental signé Dorit Rabinyan. Le Bible étant remplie de relations sexuelles entre juifs et non juifs, autant l’écarter elle aussi des programmes scolaires, a ironisé le célébrissime Amos Oz.

Le résultat inattendu de cette polémique est que La Haie est passée d’un succès d’estime très discret à la rupture de stock.  Des discussions sont en cours pour traduire le livre en Hongrie, en Espagne, et au Brésil. Le ministère de l’éduction israélien voulait l’enterrer. Résultat, c’est un best-seller.

@carolinedelage

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Proche-Orient

Israël se paie les journalistes étrangers

Il est blond, porte une cravate, et s’exprime dans un anglais parfait avec une voix un peu haut perchée. Il représente la caricature du journaliste étranger pour les Israéliens. En direct, face à la caméra, il raconte ce qu’il voit : « Ici, à Gaza, il n’y a pas de terroriste. Que des gens ordinaires, qui essaient de vivre tranquillement ». Pendant ce temps, en arrière plan, un homme en cagoule est en train d’envoyer une roquette. Le procédé grossier est décliné à plusieurs reprises : devant des membres du Hamas qui creusent un tunnel pour rejoindre Israël, le reporter benêt parle de travaux pour la construction du premier métro palestinien. Alors qu’un marchand arborant le drapeau gay se fait kidnapper par un individu armé, l’envoyé très spécial vante le pluralisme et la tolérance de la société palestinienne. Bref, dans ce film de 50 secondes façon South Park produit et mis en ligne par le ministère des affaires étrangères de l’Etat hébreu, le journaliste étranger est forcément naïf et à côté de la plaque. Voire un peu crétin sur les bords. Une attaque directe contre la couverture de la dernière guerre entre Israël et le Hamas, à l’été 2014.

La vidéo n’a pas fait sourire l’association de la presse étrangère en Israël. La FPA s’est dite « surprise » et « alarmée » : « Alors qu’Israël doit traiter de problèmes sérieux, comme l’Iran et la Syrie, il est déconcertant de voir que le ministère perde son temps à produire une vidéo de 50 secondes qui essaie de ridiculiser les journalistes qui ont couvert un conflit où 2100 Palestiniens et 72 Israéliens ont été tués. » Alors que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU s’apprête à pondre un rapport annoncé très critique contre l’Etat hébreu sur l’opération « Bordure protectrice », alors que les appels au boycott se multiplient pour dénoncer l’occupation, Israël se plaint d’une tentative de délégitimation. Les responsables israéliens (qui interdisent aux reporters de leur pays d’entrer dans la bande de Gaza) ne cessent de reprocher une couverture partiale et erronée de la situation gazaouïe. Et voudraient que l’accent soit davantage mis sur les lanceurs de roquettes qui se cachent au milieu de la population, que sur les victimes civiles des obus de l’armée israélienne.

Mais l’Etat hébreu a une bien curieuse façon de tenter de redorer son image. En excluant toute faute de Tsahal d’abord. Même lorsque quatre enfants sont tués dans des bombardements alors qu’ils jouaient au foot sur la plage. En se moquant des correspondants et envoyés spéciaux étrangers ensuite. La meilleure défense c’est l’attaque, c’est bien connu. Mais quand on sait que 17 journalistes sont morts dans ce conflit, on peut se demander si l’attaque n’est pas un peu déplacée.

@carolinedelage

 

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Moyen-Orient

Arabie Saoudite : révolution conservatrice

70 ans après les Françaises, les Saoudiennes vont enfin pouvoir voter, pour la première fois, en septembre prochain. La mesure avait été annoncée en 2011 par feu le roi Abdallah. Elle va devenir réalité après le ramadan, pendant les élections municipales qui se tiendront du 16 août au 13 septembre. Bien que les conseils municipaux aient un pouvoir restreint, l’avancée n’est pas peu de choses dans ce royaume ultra-conservateur où les femmes ne peuvent toujours pas conduire. Où voyager, travailler, et aller chez le médecin n’est pas possible sans le tutorat d’un homme.

Alors qu’on annonce l’ouverture prochaine d’un sex shop 100% halal à la Mecque, alors que les divorces, à grand renfort de Facebook, WhatsApp, et autres réseaux sociaux, augmentent de façon exponentielle dans les couples saoudiens, soufflerait-il comme un vent de modernisation sur le royaume wahhabite ?

Loin s’en faut.

Intronisé en janvier, le nouveau roi Salman est un conservateur, s’il en est. La révolution de palais qu’il a rondement menée n’est pas synonyme de révolution des moeurs. Certes, le profond remaniement ministériel du 29 avril dernier s’est traduit par un exécutif plus jeune, et plus centralisé. Certes, le pouvoir repose désormais entre les mains de deux jeunes Mohamed. Mais s’ils sont plus modernes que le souverain âgé de 79 ans, ils n’en sont pas moins radicaux. Mohamed Ben Nayef, neveu du roi, 55 ans, Monsieur sécurité, nouveau prince héritier, a l’habitude de brandir l’orthodoxie comme arme absolue contre l’extrémisme des djihadistes. Et Mohamed Ben Salman, fils du roi, environ trente ans (on ne connaît pas son âge réel), ministre de la défense et deuxième dans l’ordre de succession, il est lui aussi très proche des religieux.

On annonce déjà un raidissement des moeurs et un retour en force de la police religieuse. Une apologie de l’idéologie radicale qui n’est pas pour déplaire aux Saoudiens. Au nom de la lutte contre Al Qaida et l’Etat islamique.

@carolinedelage

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Asie

Chine : strip-funérailles

La croyance chinoise veut qu’un enterrement est réussi si le défunt est accompagné vers sa dernière demeure par le plus grand nombre de convives possible. C’est une question de statut social. De respectabilité. Alors pour que les funérailles de leur être cher soient un succès, certaines familles ne sont pas à un paradoxe près. Elles ont trouvé la solution miracle : payer les services de strip-teaseuses, afin d’attirer le chaland. On a donc vu des cérémonies rien de moins officielles, où de jeunes femmes très déshabillées entamaient des danses lascives tout en retirant leur soutien-gorge, sous les yeux de la veuve et de l’orphelin éplorés.

A Handan, dans la province de Hebei, les photos d’un strip show sur la place du village devant un écran géant diffusant des photos du disparu ont fait le tour de la toile. Et le phénomène se répand tellement à travers le pays que les autorités ont dû réagir. Le ministère de la culture s’est vu dans l’obligation de publier un communiqué très sérieux pour interdire ce genre de pratiques. D’après la télévision chinoise, une douzaine de troupes de danseurs funéraires séviraient, moyennant la modique somme de 300 euros par spectacle, à raison d’une vingtaine de shows par mois. La troupe Red Rose Dance Ensemble a déjà écopé de 10 000 euros d’amende pour « trouble à l’ordre public ».

La pornographie est bannie en Chine, depuis l’avènement de la République populaire en 1949. De l’avertissement à la prison à vie, en passant par l’amende, la sentence peut être plus ou moins sévère. Dans les années 80, le gouvernement a entrepris une campagne globale contre la « pollution des esprits ». Et fait la guerre, en général, à tout ce qui peut violer la morale publique ou nuire à la santé morale de la jeunesse. Après les manifestations, la police chinoise va-t-elle dorénavant réprimer les cortèges funéraires ?

@carolinedelage

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Proche-Orient

Bibi : victoire coup de massue

Pour être une surprise, cela a été une surprise. Bibi le magicien, que tous les sondages donnaient déjà pour mort, à qui les éditorialistes avaient dit au revoir, est revenu en force lors des élections législatives israéliennes du 17 mars dernier. Plus fort que jamais même. 30 sièges sur 120 à la Knesset, rien que pour son parti, le Likoud. Même ses plus fidèles partisans n’auraient jamais osé en espérer autant.

Mais comment Benyamin Netanyahu a-t-il pu déjouer tous les pronostics, y compris ceux de ses proches lieutenants ? Au delà d’une remise en cause plus qu’indispensable du savoir-faire des sondeurs israéliens, cette victoire massive et inattendue fait éclater une fois de plus au grand jour les talents de politicien hors pair du premier ministre de l’Etat hébreu. Alors que d’aucuns avaient déjà tourné la page Bibi, alors que le mouvement populaire v15, inspiré, conseillé, et aidé par les équipes de Barack Obama, menait une campagne sans merci pour l’alternance, alors que les enquêtes d’opinion donnaient au Likoud quatre sièges de retard sur l’Union Sioniste menée par le travailliste Yitzhak Herzog, Benyamin Netanyahu a jeté toutes ses forces dans la bataille, jusqu’au bout. N’hésitant pas à droitiser un peu plus encore son discours. Lui vivant, il n’y aurait pas d’Etat palestinien. Lui au pouvoir, il ferait barrage à la division de Jérusalem. Lui à la manoeuvre, il y aurait plus de constructions dans les colonies. Il a même tiré la sonnette d’alarme face à la « menace » du vote des Arabes israéliens, plus fort que d’habitude, histoire de mobiliser son électorat pour partie un peu lassé et déçu. Il a aussi joué la corde de la victimisation, et crié au complot multiforme. Complots de la presse, de la gauche, des Etats-Unis. Bref, il a usé de tous les arguments, et a prouvé que si un vent de changement soufflait incontestablement sur son pays, cela n’était qu’une petite brise. L’Etat hébreu reste résolument à droite.

La corde sécuritaire, la menace identitaire, que ce soit à propos de la question iranienne, ou du conflit israélo-palestinien, continue de l’emporter dans l’isoloir. Bien qu’un Israélien sur cinq vive en dessous du seuil de pauvreté. Bien que les classes moyennes ne parviennent pas à payer leur loyer, ni à finir leurs mois. Il suffisait finalement, mardi dernier, d’observer cette Franco-israélienne, tout juste arrivée dans le pays, très mal à l’aise avec l’hébreu et le système électoral israélien, mais déterminée à glisser un bulletin Bibi dans l’urne. Ou encore de discuter avec ce vieil électeur, qui avait tant de mal à marcher, aidé par une canne d’un côté, et par une infirmière de l’autre, qui est allé jusqu’au bureau de vote à petits pas pour soutenir son premier ministre. Il suffisait de voir l’empressement de ces deux Israéliennes d’origine iranienne à « voter Bibi », pour comprendre, finalement, que malgré les apparences, les attentes, les analyses, Benyamin Netanyahu reste le seul homme fort de son pays.

@carolinedelage

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Proche-Orient

GAZA : le bonheur par le bistouri

Gaza. Ses bombardements. Ses restrictions imposées par le blocus. Ses frustrations dues aux règles strictes des islamistes du Hamas…. Et sa chirurgie esthétique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le bonheur des Gazaouis semble, de plus en plus, passer par le bistouri.

Interrogée par le site basé à Washington Al-Monitor, Safa, 28 ans, dit avoir sauvé son couple et empêché l’arrivée d’une seconde épouse dans sa maison par la simple pose d’implants mammaires, après que des grossesses multiples ont déformé son corps. Ahmad, 32 ans, a trouvé une amoureuse en faisant gommer les rides de son visage par des injections. Tout cela grâce au docteur Salah Zaanin, nouveau dieu de certains Gazaouis. Il y a trois ans, il a ouvert sa clinique privée, face à une demande croissante. Des femmes mais aussi des hommes. Depuis, il dit avoir procédé à plusieurs centaines d’opérations, toutes couronnées de succès. Son secret ? Des tarifs parmi les plus bas du monde, se vante-t-il. Il est vrai que le taux de pauvreté des quelque 1,8 million de personnes entassées dans cette bande de terre ne semble guère pouvoir se conjuguer, à première vue, avec les prix inhérents aux actes de chirurgie esthétique.

Mais grâce au docteur Zanaa, depuis quelque temps, le botox coule à Gaza. Pas à flots, mais il coule. Et les consultations se déroulent dans le parfait respect des règles religieuses. Les patientes sont toujours accompagnées jusqu’à la salle d’attente par un tuteur, mari, oncle, ou frère. C’est d’ailleurs bien souvent à cette occasion que germe dans la tête des hommes l’idée de se faire retoucher eux aussi.

Ces préoccupations semblent bien futiles pour des familles qui vivent sur un tas de ruines, notamment depuis la guerre de l’été dernier. Qui ne touchent pas leur salaire. Qui manquent de tout.

Mais après tout, si quelques liposuccions, lifting des paupières ou autres abdominoplasties peuvent adoucir – un peu – le quotidien de cette prison à ciel ouvert, alors yallah !

@carolinedelage

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Proche-Orient

Jafar Panahi : Ceci n’est pas la liberté

Etranglée par l’émotion, la jeune Hana Saeidi s’est dite incapable de prononcer le moindre mot. Sur la scène du 65ème festival du film de Berlin, elle s’est contentée de brandir, en larmes, l’Ours d’or obtenu par son oncle pour « Taxi ». Une fois de plus, Jafar Panahi n’a pas pu recevoir en personne la distinction que lui a accordée le monde du 7ème art. Condamné à six ans de prison en 2011, il est assigné à résidence, interdit de se rendre à l’étranger et d’exercer son métier pendant les quinze prochaines années. Invité d’honneur de la Berlinale 2010 déjà, il n’avait pu sortir de son pays. Au festival de Cannes de la même année, sa chaise de membre du jury était restée vide pendant douze jours. Il était alors emprisonné à Evin, pour avoir participé aux manifestations de la « révolution verte », contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. Depuis, il a tourné clandestinement trois longs métrages, qui ont tous été projetés à l’étranger. « Ceci n’est pas un film » était arrivé au festival de Cannes sur une clé USB cachée dans un gâteau.

Jafar Panahi n’est pas seulement l’un des plus brillants cinéastes iraniens. Il est aussi le symbole de la liberté d’expression bafouée dans son pays. Car l’élection du modéré Hassan Rohani à la présidence de la République en 2013 ne doit pas nous leurrer. Si Téhéran a fait des progrès sur le plan diplomatique, si le discours s’est policé, notamment sur le dossier nucléaire, la situation des droits de l’homme reste inchangée. Et la promesse d’une amélioration, notamment avec la fameuse charte des droits des citoyens, est restée lettre morte. Depuis le coup de téléphone entre les présidents iranien et américain en 2013, le fil du dialogue est renoué entre les deux pays, mais cela ne doit pas faire oublier que les droits élémentaires ne sont pas respectés.

Avec au moins 369 exécutions en 2013 d’après Amnesty International, l’Iran arrive en deuxième place du classement mondial après la Chine en ce qui concerne la peine de mort. A la première place si on rapporte ce chiffre à la population.

Les opposants au régime sont emprisonnés, torturés, voire exécutés. Les minorités religieuses aussi. La musique, les arts, les plaisirs sont clandestins. Les films de Jafar Panahi ne sont pas projetés en Iran, ils sont interdits. Mais ils sont distribués en très grande quantité au marché noir, en format DVD. « Taxi », qui décrit la société iranienne à travers les déambulations d’un chauffeur, a déjà été vendu dans plus de trente pays. Comme ses films précédents, il sera sans doute auréolé de nombreuses récompenses internationales. Mais le plus beau des trophées, pour le réalisateur, serait de pouvoir le montrer à ses compatriotes.

@carolinedelage

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